Plassac : vie et mort d’une résidence aristocratique de l’Aquitaine gallo-romaine

Mai/Juin 2020

Cette construction a connu quelques transformations (dont une nécessitée par un incendie partiel) au long d’une existence qui paraît s’être maintenue jusqu’au IVe siècle. À cette époque, probablement dans les années 330-340 (c’est alors, semble-t-il, qu’ont été posés les décors peints de plafonds qui font l’objet de la présentation d’A. Barbet), la villa a été de nouveau reconstruite, mais sur un pied beaucoup plus modeste.

Toutefois, dans les années 380-420, l’aile orientale – celle sur laquelle est établie l’église actuelle – a fait l’objet d’un aménagement souligné par l’emploi d’un sable de carrière rouge et de types de moellons caractéristique. Dans ce dernier état qui semble bien étriqué, on a cependant gardé la fidélité aux modèles architecturaux italiens (mais c’est alors général, au moins en Aquitaine), en particulier, les absides à pans coupés, puis en fer à cheval, où prennent place des lits de table en sigma, quoique les mosaïques de sol ainsi que les colonnes, pilastres et décors plaqués en marbres pyrénéens signalent la grande activité des ateliers aquitains à cette époque. Même réduite, la villa conservait sans doute une certaine allure, et des compléments étaient encore projetés, comme le laissent supposer les épais lits de mortier lissé couvrant encore les galeries de la cour intérieure, lits d’attente de mosaïques qui ne furent jamais posées, ce qui signale à l’observateur d’aujourd’hui que la fin de la villa s’annonçait.

Impossible cependant d’en fixer le moment avec précision : abandon des travaux ne signifie pas pour autant abandon général, et le site a produit des éléments de verre de luxe tardifs qui impliquent la présence – au moins le séjour ou le passage – des propriétaires. On peut croire, néanmoins, que cette détérioration est liée aux invasions barbares du début du Ve siècle. Peut-être pas immédiatement, puisque l’exploration archéologique a montré que la villa n’a pas brûlé, mais certainement par contre coup. En effet, l’installation des Wisigoths a été triplement désastreuse, à la fois sur les plans politique, social et culturel. Sur le plan politique, parce que les rois barbares ont détruit progressivement les structures administratives provinciales et locales de l’Occident impérial, ont désorganisé la vie civique locale et l’exercice de la justice, et ont conduit rapidement à la disparition des écoles, celles qui, outre les futurs professeurs, formaient les avocats et le futur personnel administratif ; sur le plan social, parce que ces différents postes étaient tenus par les notables aquitains qui ont été ainsi progressivement coupés de leur rôle politique et de leur rôle professionnel, ce qui a signifié la fin des possibilités de carrière. Avec la fin des sources de promotion, l’époque a donc vu la fin des sources de renouvel-lement de cette classe qui, dans le même temps, ne se renouvelait plus de l’intérieur : la « crise de sainteté » du Bas-Empire mise en évidence par A. Piganiol, qui a poussé nombre de membres de l’élite vers la cléricature et un christianisme sévère marqué par la pratique de l’ascétisme, notamment la continence dans le mariage, a été aussi plus généralement un « mal du siècle » qui s’est traduit par le malthusianisme, c’est-à-dire l’effacement démographique. Cet effacement a eu d’abord pour conséquence l’abandon de nombreuses villas, faute d’héritier ou au moins d’occupant régulier, ce qui a favorisé la constitution de grands domaines. On sait que, dans le courant du VIe siècle, la villa de Plassac est passée à une famille d’origine franque, comme en témoigne, vers 615, les noms de famille du dernier héritier connu, le Bertechramnus du testament. Et grâce à ce testament et à un petit nombre d’autres documents du même genre, on peut deviner ce qui s’est passé. La liste impressionnante des biens possédés par cet évêque (plus de 80) témoigne de l’extraordinaire concentration de la propriété qui s’était déjà opérée (en particulier entre les mains de l’Église), tandis que les rares mentions de domus attestent que ces propriétés ne comptaient plus que comme des exploitations agricoles.

Parallèlement, cet effacement s’est accompagné d’un effacement intellectuel, sensible dès l’époque de Sidoine Apollinaire, dans la seconde moitié du Ve siècle : les nouvelles élites barbares, qu’il s’agisse des élites politiques et militaires ou des élites cléricales, ont désormais d’autres modes de vie et d’autres repères culturels et n’ont plus le contact avec la culture classique des hautes classes gallo-romaines. C’est donc à ce triple phénomène, démographique, économique et culturel, qu’il faut attribuer la fin des villas, et par conséquent, celle de Plassac. Ainsi, on peut toujours dire que les invasions barbares n’ont pas tué les villas par l’incendie, mais il est clair qu’elles les ont tuées par la ruine politique, démographique et culturelle progressive de ceux qui les faisaient exister, c’est-à-dire leurs propriétaires. C’est ensemble qu’ont disparu les villas et les élites gallo-romaines, mais c’est la ruine historique de ces élites qui a entraîné celle des villas.

Jean-Pierre BOST.
Société archéologique de Bordeaux.
jpbost33@gmail.com