Clairvivre, de l’utopie à la réalité

mai/juin 2013

« Clairvivre, une œuvre de paix et de fraternité créée par les malades pour les malades, une ville de clarté, de travail et de gaité » : telle en est la définition donnée par Albert Delsuc, fondateur de cette cité étonnante, située sur un coteau ensoleillé, en pleine forêt périgourdine.

Historique

Créée dans les années 1930 pour accueillir les gazés de la Grande Guerre et les tuberculeux, Clairvivre est un projet novateur pour l’époque. Albert Delsuc, ancien combattant et secrétaire général de la Fondation nationale des blessés du poumon et chirurgicaux (FNBPC), défend alors, farouchement la thèse selon laquelle tout tuberculeux ne peut connaître une complète guérison hors de son environnement familial et sans des conditions d’hygiène optimale, sa guérison dépendant de son bien-être et de son bonheur.

En 1929, le projet de ce qui est la première cité sanitaire française est présenté par Albert Delsuc au Congrès de la FNBPC. Conçue sur le modèle de Papworth, cité sanitaire anglaise qu’il avait visitée, son but est de traiter les tuberculeux hors des structures hospitalières, des sanatoriums sans les isoler de leur famille et de leur permettre de reprendre une vie normale en travaillant à un rythme compatible avec leur état de santé, cependant qu’est assurée une surveillance médicale constante.

En 1930, après avoir combattu de nombreux détracteurs considérant son projet comme utopique, Albert Delsuc, soutenu par le docteur Hazemann, alors inspecteur de l’hygiène pour le département de la Seine, reçoit de l’état un budget de soixante millions pour parfaire son projet. Il choisit de construire cette cité en Dordogne, sa terre natale. Il y acquiert une centaine d’hectares sur le domaine de la forêt de Born. Ce projet est accueilli avec méfiance et hostilité par les Périgourdins, effrayés par la présence de tous ces tuberculeux près de leurs villages, notamment celui de Salignac, commune à laquelle est intégrée la cité Clairvivre.

Les travaux commencent en 1931. Albert Delsuc fait appel à un jeune architecte moderniste, Pierre Forestier, pour la construction d’un village prévu pour 5000 habitants et comportant un hôpital, un sanatorium, un dispensaire, des magasins généraux, une salle des fêtes, un bureau de poste, un hôtel pour les célibataires, ainsi qu’une zone pavillonnaire composée de 500 maisons doubles et de quelques immeubles collectifs abritant un groupe scolaire, une garderie, une crèche, sans compter une zone industrielle avec divers ateliers, une buanderie et une zone de loisirs…

La réalisation de cet ensemble hors du commun avait une telle voracité financière que le projet initial d’environ 500 pavillons fut ramené à moins de 200. Le chantier dura deux ans. La construction fut l’œuvre d’ouvriers venus de tous horizons, Libanais, Tchécoslovaques, Polonais, Italiens, Espagnols, Allemands, se joignant aux Périgourdins et Alsaciens. Ils étaient environ 800, à travailler jour et nuit, pour préparer – avec pelles, pioches, brouettes et même concasseur – la mise en service prévue pour 1933.

Le 30 juillet 1933 eut lieu l’inauguration officielle, en présence d’une foule nombreuse d’officiels, de célébrités et d’anonymes. Le programme de construction n’était pas encore terminé mais quelques familles s’étaient déjà installées.

La cité prend le nom de Clairvivre, un choix symbolique, un défi à la maladie, un hymne à la vie.

De l’utopie à la réalité

Véritable modèle d’utopie humaniste et sociale, Clairvivre allait donner la preuve que parfois l’utopie peut devenir réalité.

Cette réalité est confortée par des films d’archives, dont celui de l’inauguration de la cité et ceux des témoignages de personnes ayant vécu leur enfance à Clairvivre. Toutes évoquent leur émerveillement et celui de leur famille devant le confort et le modernisme de leur nouvelle vie. Elles se souviennent de la beauté des lieux et de l’atmosphère de solidarité et d’amitié qui y régnait.

Clairvivre offrait la particularité de permettre à la famille de séjourner aux côtés du malade grâce à la construction de pavillons individuels, une réalisation tout à fait novatrice pour l’époque. Elle était la ville « hygiénique » et futuriste qu’avait voulu Albert Delsuc. Aux malades et à leur famille, la vie y offrait lumière et clarté dans un cadre de nature exceptionnelle. Chaque famille disposait d’un logement adapté à sa taille, clair, confortable et doté de tout le modernisme possible – chauffage central, électricité, eau courante, radio et téléphone – et respectant des règles strictes d’hygiène. Le malade disposait chez lui d’un solarium. Crèche et garderie facilitaient la vie des femmes et les enfants bénéficiaient d’un enseignement moderne.

L’originalité de la réalisation était tout à fait remarquable, car, à l’aspect médical omniprésent à Clairvivre s’ajoutait la formation professionnelle des malades. Leur séjour était une transition entre la maladie et la reprise de la vie active. Tout était conçu pour le bien être de ces blessés afin que la vie nouvelle et exemplaire qu’on leur offrait fit d’eux des « hommes nouveaux ». Selon leurs aptitudes et leurs forces, les hommes choisissaient une activité encadrée. Ils pouvaient recevoir une formation en imprimerie, cordonnerie, serrurerie, ébénisterie ou travaux agricoles. La gestion se faisait en autosuffisance, sur le modèle des projets du socialisme utopique du XIXe siècle. Il n’y avait pas d’argent en circulation. Le travail était rémunéré par des bons, son produit était vendu et générait des bénéfices pour la communauté.

Clairvivre était, au milieu de nulle part, un exemple de modernisme et de modernité. C’était une cité autonome : elle avait sa propre centrale thermique, fonctionnant à la sciure de bois dont l’approvisionnement était local, sa centrale électrique, son réseau d’alimentation en eau potable et une station d’épuration. L’architecture de style « années trente » donne un aspect très urbain à l’ensemble qui contraste avec la campagne environnante : c’est une ville à la campagne.

Aujourd’hui, la totalité des bâtiments existe encore, mais certains ont changé d’affectation et des structures nouvelles sont venues compléter les anciennes.

Clairvivre, une cité utopique dans la guerre 1939-1945

Compte-tenu de la disparition des blessés du poumon de la guerre 1914-1918, Clairvivre se transforme progressivement en un sanatorium classique, mais va connaître les soubresauts de l’histoire.

Dès 1937, elle accueille, tout en continuant à fonctionner comme sanatorium, de nombreux réfugiés espagnols républicains fuyant la Guerre civile. Puis c’est la guerre de 1939-1945 qui bouleverse la vie de la cité. Suite à la décision du gouvernement français de faire évacuer les régions riveraines de l’Allemagne et la désignation de la Dordogne comme terre d’accueil, les hospices civils de Strasbourg investissent les lieux : chirurgiens, médecins, internes, infirmières, accompagnés de réfugiés, Alsaciens et Lorrains, en septembre 1939. La cité prit alors une toute autre dimension sur le plan médical. L’hôpital pouvait accueillir cent cinquante malades.

Cependant l’anxiété régnait à Clairvivre, mais l’armée allemande n’y pénétra jamais, peut-être parce que la cité ne figurait pas sur les cartes d’état-Major, à moins que la présence du panneau « Sanatorium » ne les en dissuadât. Toutefois les habitants vécurent ces années dans la peur, car répondant à son idéal d’entraide et de générosité, la cité abrita de nombreux résistants et réfugiés de tous bords, des Juifs en particulier et soigna de nombreux blessés du maquis. Une compagnie de résistants y fut organisée sur l’initiative des Alsaciens-Lorrains y résidant, et avec la complicité des fermes et villages voisins. Irène Joliot-Curie, fuyant Paris, y trouva refuge en 1942. À la fin de la guerre, de nombreux blessés et rescapés des camps allemands y furent soignés.

Pendant le conflit, Pétain avait dissous la Fédération nationale des blessés du poumon et installé la Légion Française. Albert Delsuc dut démissionner. À son retour, en 1946, il retrouva une cité bien délabrée : les bâtiments n’avaient pas été entretenus et avaient été vidés de tout équipement.

La renaissance après la guerre

Elle dura dix ans, l’état refusant toute aide. Seules la reprise progressive des ateliers, l’excellente gestion avec les bénéfices et excédents perçus grâce à la vente de leurs productions, permirent la réalisation de travaux et la poursuite de la vie à Clairvivre.

Le sanatorium ferma définitivement en 1980. L’orientation initiale du projet a changé.

Aujourd’hui, Clairvivre dispose de deux structures : un Centre d’aide par le travail (CAT) et un Centre de rééducation professionnelle (CRP), dont les stagiaires viennent de toute la France pour apprendre un métier compatible avec leur handicap.

Clairvivre a reçu le label « Patrimoine du XXe siècle » et continue ses missions humanitaire et sociale à travers le CAT et le CRP. Son histoire est un long cheminement toujours guidé par l’esprit altruiste de ses fondateurs.

Anne-Marie MOURA
Thoth – Civilisation sans frontière